Il est évident que les missiles ou l’artillerie de la Russie ne parviendront ni à briser notre unité ni à nous faire vaciller. Et il devrait être tout aussi évident que l’unité ukrainienne ne peut pas être brisée par les mensonges ou l’intimidation, par les fausses informations ou les théories du complot. »Le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy , le 16 juillet 2022

Le 24 février 2022, des millions de personnes en Ukraine ont été réveillées par un concert de sirènes annonçant un raid aérien , du jamais vu depuis 80 ans . La Russie venait de lancer une invasion massive. Jusqu’à cette matinée fatidique, et pendant toute l’année qui a suivi, l’écosystème de désinformation et de propagande de la Russie a déployé tout un éventail de messages mensongers dans le but de duper le monde quant aux intentions néo-impérialistes du Kremlin, de dépeindre au peuple russe sa guerre choisie contre l’Ukraine comme une riposte nécessaire à de prétendues menaces émanant des États-Unis et de l’OTAN, et de tenter de justifier une guerre injustifiable. Le Kremlin a régulièrement modifié ses affirmations mensongères pour faire oublier ses échecs sur le champ de bataille et son isolement politique. Ce rapport mettra en évidence cinq des narratifs les plus saillants diffusés par l’écosystème de désinformation et de propagande de la Russie : 1) La Russie était encerclée  par l’OTAN  avant l’invasion de février 2022 ; 2) L’Ukraine est en train de commettre un génocide  au Donbass ; 3) Le gouvernement ukrainien doit être « dénazifié et démilitarisé »  ; 4) Le rétablissement des valeurs traditionnelles exige la « désatanisation » de l’Ukraine ; et 5) La Russie doit combattre en Ukraine pour défendre sa souveraineté contre l’Occident.

Narratif mensonger no 1 : «  L’encerclement » par l’OTAN et la Russie « n’est pas l’agresseur »

L’une des premières justifications fabriquées par le Kremlin à propos de la guerre est l’affirmation fallacieuse selon laquelle l’OTAN et « l’Occident » seraient des agresseurs menaçant la sécurité de la Russie. Pendant les mois qui ont précédé le 24 février 2022, la Russie a exigé des garanties sécuritaires , notamment des restrictions sur l’adhésion de pays à l’OTAN, une position qui rejetait le droit souverain de l’Ukraine et d’autres pays de choisir eux-mêmes leur politique étrangère. Tandis que Moscou massait jusqu’à 190 000 soldats  à la frontière de l’Ukraine, le ministère russe des Affaires étrangères diffusait de fausses informations pour brouiller les intentions du Kremlin, affirmant  que les troupes russes ne se trouvaient pas à la frontière avec l’Ukraine et reprochant simultanément aux États-Unis et à leurs alliés de semer l’hystérie . Le président Poutine a accusé à tort l’OTAN d’être responsable de l’escalade des tensions ; il a prétendu qu’il ne planifiait pas d’invasion , et il a accusé les États-Unis de se servir de l’Ukraine comme d’« un outil pour contenir la Russie » . Cherchant à rejeter la faute, des organes  de désinformation liés au Service fédéral de sécurité russe (FSB), à la Direction du renseignement militaire (GRU) et au Service du renseignement extérieur (SVR) ont amplifié ces allégations mensongères, qualifiant les avertissements émis par les États-Unis et l’OTAN quant à une possible offensive militaire de la Russie contre l’Ukraine d’« hystérie occidentale  » visant à « entraîner l’Ukraine dans la guerre » .

Au cours de cette année de guerre, le Kremlin a changé son narratif mensonger sur les Occidentaux qui pousseraient à la guerre, et adopté la thèse selon laquelle les États-Unis et l’OTAN, en aidant l’Ukraine à se défendre, prolongeraient ou intensifieraient la guerre. À la suite d’une réunion ministérielle de l’OTAN en novembre 2022, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a affirmé  que la « majorité du monde » comprenait les menaces posées par l’OTAN, accusant  l’Alliance d’avoir soi-disant poussé l’Ukraine à poursuivre la guerre. Des organes de désinformation, tels que Newsfront  (mandaté par le FSB) et Sputnik  (géré par l’État) ont tous deux cité de prétendus « experts » selon lesquels l’OTAN « versait de l’huile sur le feu » en promettant de l’aide supplémentaire à l’Ukraine. La Strategic Culture Foundation  et l’Oriental Review , deux organisations dirigées par le SVR, ont prévenu que l’Ukraine allait tenter d’« entraîner l’OTAN dans une guerre à l’intérieur des frontières de l’Ukraine » et ont affirmé avoir démontré que le conflit en Ukraine avait été provoqué par l’OTAN.

Le Kremlin ressuscite ces messages fallacieux à chaque fois que les partenaires de l’Ukraine annoncent de l’aide militaire supplémentaire à l’Ukraine. Le dernier en date accuse l’OTAN de russophobie après que les États-Unis et l’Allemagne ont accepté de fournir des chars modernes Abrams M1 et Leopard à l’Ukraine. Le vice-ministre des Affaires étrangères Sergueï Ryabkov a repris ce narratif  à son compte en janvier 2023, affirmant : « L’OTAN, avec une persévérance maniaque (…), a systématiquement rampé jusqu’aux frontières russes, tout en zombifiant nos pays voisins avec des histoires d’horreurs russophobes. »

La Russie diffuse de fausses informations dépeignant l’OTAN comme l’agresseur afin de jeter la confusion. La Russie est la seule à avoir déclenché cette guerre, pas l’Ukraine. La Russie est l’agresseur, pas l’OTAN. Comme l’a déclaré  le secrétaire d’État Antony Blinken au Conseil de sécurité des Nations unies le 22 septembre 2022, « si la Russie arrête de se battre, il n’y a plus de guerre. Si l’Ukraine arrête de se battre, il n’y a plus d’Ukraine. »

Narratif mensonger no 2 : « Les provocations ukrainiennes » et « le génocide contre le Donbass »

Pendant que la Russie entretenait le mythe de l’agression de l’OTAN, elle a simultanément tenté de dépeindre à tort l’Ukraine comme étant en train de planifier une action militaire contre les Russes de souche dans la région du Donbass, dans l’est de l’Ukraine. En janvier 2022, des responsables de la Fédération de Russie ont affirmé que Kyiv avait envoyé « la moitié de son personnel militaire » dans les zones du Donbass occupées par la Russie, et que l’Ukraine avait intensifié ses attaques  contre les pseudo-Républiques populaires de Donetsk et de Louhansk  (RPD/RPL). Le Kremlin a affirmé  que l’incursion de Kyiv dans le Donbass contrôlé par la Russie était imminente, tandis que les autorités alliées de la Russie ont prétendu  que l’Ukraine avait l’intention d’utiliser des armes chimiques le long de la ligne de contact entre les forces de défense de l’Ukraine et celles déployées en Ukraine par la Russie et ses alliés. La fréquence avec laquelle cette fausse affirmation a été répétée s’est intensifiée après que les États-Unis ont révélé  le projet du Kremlin de mener une opération sous faux drapeau dans le Donbass contrôlé par la Russie, qui servirait de prétexte à une nouvelle invasion. Le 3 février, les États-Unis ont discrédité ce narratif en levant le voile  sur le projet secret du Kremlin d’employer une vidéo fabriquée de toutes pièces par les services de renseignement russes et remplie de scènes choquantes d’explosions, de cadavres, de bâtiments et d’équipements militaires détruits, ainsi que d’acteurs se faisant passer pour des personnes en deuil. L’écosystème de désinformation et de propagande de la Russie a également accusé à tort l’Ukraine de terrorisme, prétendant que le pays préparait une « catastrophe chimique »  et suggérant que l’Ukraine allait mener une « frappe écrasante »  contre la centrale nucléaire de Zaporijia.

Le président Poutine a transformé ce narratif mensonger en prétexte à la guerre. Dans une déclaration  du 15 février, il a affirmé à tort qu’« un génocide avait lieu au Donbass ». À la suite de cette déclaration de Poutine, le Comité d’enquête russe a ouvert  une procédure pénale liée aux allégations de « fosses communes de civils »  au Donbass. L’appareil de désinformation et de propagande du Kremlin a continué à promouvoir des messages fallacieux accusant l’Ukraine de « génocide », notamment par le biais du site Web « Tragedy of Donbas »  (La tragédie du Donbass), qui selon le Washington Post , est géré par les services du renseignement militaire russes. Les agents d’influence financés par le gouvernement russe utilisent un réseau de sites Web  et de blogs  ciblant l’Ukraine, l’OTAN, l’Union européenne et les États-Unis pour amplifier la désinformation, y compris pour diffuser ce narratif .

Le discours  télévisé de Poutine, le 21 février 2022, a cimenté cette thèse infondée pour justifier la guerre. Prétendant reconnaître comme des États indépendants les pseudo-Républiques populaires de Donetsk et de Louhansk sous contrôle russe, la Russie a ordonné  le déploiement de troupes de « maintien de la paix » au Donbass. Pour diaboliser l’Ukraine aux yeux de l’opinion russe, Poutine a accusé à tort l’Ukraine d’avoir commis « un génocide » et d’avoir fait preuve de discrimination à l’égard de la population russophone du Donbass depuis 2014. Il a ainsi créé un prétexte à la prétendue nécessité de « protéger les nôtres », faisant passer de manière peu convaincante son agression pour une opération visant à arrêter « un génocide » inexistant.

Des médias indépendants, des experts de la lutte contre la désinformation et des organisations internationales multilatérales de défense des droits humains ont rigoureusement réfuté ce narratif. L’équipe de fact-checking de la BBC  a souligné : « Il n’y a aucune preuve de génocide ». Polygraph.info  a discrédité cette affirmation en signalant que Poutine et d’autres responsables de la Fédération de Russie avaient « employé librement le terme de génocide » contre la Géorgie lors de l’invasion du pays par la Russie en 2008. Polygraph.info a également fait remarquer : « L’incident le plus proche [d’un génocide] a peut-être été commis en 2014 par les forces russes à Sloviansk, où les forces ukrainiennes qui ont repris la ville ont trouvé une fosse commune contenant 20 corps. » Le Conseil de l’Europe , le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme  et la Mission d’experts établie dans le cadre du Mécanisme de Moscou de l’OSCE  ont conclu de manière indépendante qu’il n’y avait aucune preuve que des personnes d’origine russe ou russophone aient été persécutées par les autorités ukrainiennes.

Ces messages mensongers resurgissent à chaque fois que la guerre d’agression du Kremlin subit des revers stratégiques. L’analyse des narratifs à partir des données de médias sociaux sur Telegram, menée par le GEC, montre des pics de conversations en russe à propos du « génocide au Donbass » lors de ces revers. Par exemple, le Kremlin a ressorti du placard ces fausses informations en juin 2022, un mois marqué par plusieurs échecs stratégiques pour Moscou. Quand le premier système de roquettes d’artillerie à haute mobilité (HIMARS) est arrivé en Ukraine , et quand l’Ukraine s’est vu accorder le statut de candidate à l’UE , le département de la Justice des États-Unis a annoncé  des mesures de responsabilisation visant à « aider à identifier, appréhender et poursuivre en justice les personnes impliquées dans des crimes de guerre et des atrocités » en Ukraine. L’ambassade de Russie à Washington a riposté en répétant les allégations fallacieuses du Kremlin  selon lesquelles des Ukrainiens auraient commis un génocide contre la population russophone.

Ce graphique représente le volume et l’engagement liés au narratif du « génocide au Donbass » sur Telegram, mesuré en nombre de messages par jour. Il fait ressortir des événements importants, notamment le lancement de l’invasion massive le 24 février, les revers subis par les forces russes sur le champ de bataille et les contre-offensives menées par les forces ukrainiennes.

Le début de la contre-offensive de Kherson en Ukraine en septembre, la libération rapide de la région de Kharkiv et les annonces de mobilisation faites par la Russie qui ont suivi ont donné une impulsion supplémentaire au Kremlin pour relancer ce narratif. Le président Poutine a démarré le mois de septembre par des déclarations  truffées de fausses informations, affirmant que la Russie essayait seulement d’arrêter « le génocide »  qui aurait été perpétré par Kyiv depuis 2014. Dans son discours du 30 septembre  annonçant la soi-disant annexion des régions de Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijia après les pseudo-référendums, Poutine a répété à tort que « pendant huit longues années, les habitants du Donbass ont été soumis à un génocide, à des bombardements et des blocus, et qu’ils ont fait l’objet d’une politique criminelle visant à cultiver la haine envers la Russie et tout ce qui est russe », et il a accusé l’Ukraine de « réserver aux russophones à l’intérieur de ses frontières le même sort que celui que l’Occident ‟colonialiste” cherche à infliger au monde entier ».

Le Kremlin prétend défendre le peuple russophone d’Ukraine contre « un génocide » inexistant. Pourtant, depuis huit ans, les forces d’invasion russes et leurs alliés ont semé la mort et la destruction dans des régions majoritairement russophones de l’Ukraine. Des millions de personnes ont fui les zones occupées par la Russie dans l’est et le sud du pays. La destruction de Marioupol , ville russophone, est catastrophique. Au mois mars 2022, le gouvernement américain a estimé que des membres des forces russes avaient commis des crimes de guerre  en procédant à des opérations de filtration  et en expulsant illégalement des milliers de civils ukrainiens. Au mois de février 2023, s’appuyant sur des preuves de plus en plus nombreuses provenant des régions russophones de l’Ukraine libérées de l’occupation russe, le gouvernement américain a déterminé que des membres des forces russes et des responsables russes avaient commis des crimes contre l’humanité  en Ukraine, notamment en torturant des civils en détention au moyen de passages à tabac, d’électrocutions et de simulacres d’exécution, ainsi que par le viol et le meurtre relevant de l’exécution d’hommes, de femmes et d’enfants ukrainiens.

La Russie cherche à priver l’Ukraine de sa souveraineté et de son indépendance, et à supprimer son histoire et sa culture. Pendant que la Russie occupait Kherson, les autorités de la ville ont vidé les bibliothèques de la littérature ukrainienne et pillé des objets culturels  dans les musées. Le gouvernement russe a déporté systématiquement  et illégalement  au moins 6 000 enfants d’Ukraine vers un réseau d’établissements en Crimée occupée par la Russie et dans toute la Russie, où ils sont « rééduqués »  ou mis en adoption  aux quatre coins du pays. Ces enfants ne sauront peut-être jamais qu’ils viennent d’Ukraine . Le Kremlin semble déterminé à rejeter l’existence de l’Ukraine en tant qu’État, en tentant de faire table rase de son passé — et de son avenir .

Narratif mensonger no 3 : « La dénazification et la démilitarisation »

Le président Poutine a invoqué le récit de désinformation le plus persistant du Kremlin dans son discours, avant l’aube, annonçant le lancement de l’invasion massive du 24 février . Il a déclaré : « L’objectif de cette opération est de protéger des personnes qui, depuis huit ans, sont confrontées à l’humiliation et au génocide perpétrés par le régime de Kiev. À cette fin, nous chercherons à démilitariser et à « dénazifier » l’Ukraine. » Il a porté des accusations sans queue ni tête  contre le gouvernement démocratiquement élu de l’Ukraine, le comparant à « un gang de toxicomanes et de néonazis qui se sont installés à Kiev et ont pris en otage le peuple ukrainien tout entier ».

Il est absurde d’accuser de néonazisme le président de l’Ukraine, Zelensky, qui est juif. Mais les allégations de la Russie sont aussi calculées qu’elles sont abracadabrantes. Depuis des années, le Kremlin assimile méthodiquement la soi-disant « russophobie » au néonazisme. Le gouvernement russe a eu recours à l’antisémitisme  à plusieurs reprises pour diffuser de fausses informations sur la guerre de Moscou en Ukraine. Cela fait longtemps que le Kremlin instrumentalise l’histoire de la Seconde Guerre mondiale pour encourager un sentiment nationaliste en Russie lorsqu’il promeut ses ambitions géopolitiques. En janvier 2023, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a lancé la formule  « Soutien à l’Ukraine = russophobie = néonazisme » en comparant à tort l’aide fournie par l’Occident à l’Ukraine pour se défendre contre la Russie à l’invasion de l’Union soviétique par l’Allemagne nazie. Lavrov a invoqué le génocide intenté par Hitler contre les Juifs pour résoudre ce qu’il appelait « la question juive », accusant l’Occident de comploter « pour enfin résoudre la question russe » .

Ce narratif a émergé au premier plan lorsque la Russie a essuyé de lourdes pertes sur le champ de bataille au début de la guerre. Dans son discours du 9 mai marquant la victoire des Alliés lors de la Seconde Guerre mondiale, Poutine a amplifié ce narratif, déformant l’histoire pour justifier sa guerre brutale contre l’Ukraine. Poutine a affirmé à tort que sa guerre de choix était un acte « sacré » et « patriotique », semblable à la lutte des Soviétiques contre l’Allemagne nazie (appelée en Russie la Grande Guerre Patriotique) ou à toute guerre dans laquelle la Russie « s’est défendue ». En répétant ses arguments habituels de propagande, Poutine a accusé l’Occident de « mettre fin » aux valeurs traditionnelles, de falsifier l’histoire et de promouvoir la russophobie. Le Kremlin manipule et déforme sans arrêt l’histoire afin d’exploiter le sentiment de fierté animant le peuple russe qui a consenti des sacrifices pour vaincre le nazisme. En outre, le Kremlin qualifie régulièrement de « coup d’État fasciste »  la Révolution de la dignité qui a eu lieu en Ukraine de 2013 à 2014. Ces distorsions de l’histoire ont un objectif stratégique, à savoir susciter le patriotisme et rallier le soutien de la Russie à la guerre de Poutine contre l’Ukraine.

Si la thèse de « la dénazification »  a servi à Poutine de justification principale dans son discours du 24 février 2022, il semble qu’elle n’ait pas fait écho longtemps au sein du public russe. L’analyse par le GEC des conversations en russe sur Internet montre une légère hausse du volume des conversations en ligne impliquant ce narratif à la fin février, immédiatement après le discours. Dès mars 2022, les responsables russes ont progressivement réduit  l’utilisation de cette version du narratif. Tout au long du mois de mars, les délégations russe et ukrainienne ont entamé plusieurs séries de négociations  pour établir des couloirs humanitaires afin d’aider à évacuer les civils et de parvenir à un cessez-le-feu. La diminution du nombre de fois où est mentionné le narratif de « la dénazification » est peut-être un signe que, même pour le Kremlin, la dissonance cognitive était trop forte pour faire avaler au public le fait qu’il négocie avec les responsables ukrainiens tout en essayant de les « dénazifier ».

Ce graphique représente le volume et l’engagement liés au narratif de la « dénazification » sur Telegram, mesuré en nombre de messages par jour. Il fait ressortir des événements importants, notamment le lancement de l’invasion massive le 24 février, les revers subis par les forces russes sur le champ de bataille et les contre-offensives menées par les forces ukrainiennes.

Cependant, le sursis de la « dénazification » a été de courte durée. Ce narratif a atteint son point culminant dans les messages en russe sur Telegram fin mars et début avril. Lorsque des preuves de crimes de guerre et de charniers ont commencé à émerger à Boutcha  après le retrait des troupes russes, l’écosystème de désinformation et de propagande du Kremlin a répondu au tollé mondial suscité par ces sinistres révélations en niant, dans un premier temps, l’implication de ses forces, puis en contestant la véracité des informations et en renouvelant la thèse de la « dénazification ». Accusant à tort l’Ukraine d’employer des tactiques que la Russie elle-même utilise, le ministère russe de la Défense a affirmé  à tort : « Les photos et les vidéos de Boutcha sont une autre imposture, une mise en scène et une provocation par le régime de Kiev à l’intention des médias occidentaux. » Le ministère russe des Affaires étrangères a prétendu  à tort qu’il y avait « des signes de vidéos contrefaites et d’autres falsifications ». Les ambassades et les médias russes dans le monde entier ont amplifié ces conspirations pourtant facilement discréditées , notamment les affirmations selon lesquelles l’Ukraine aurait utilisé de faux cadavres  qui se sont « réanimés » une fois les caméras éteintes. En dépit des preuves abondantes fournies par le New York Times , Bellingcat  et la BBC  contredisant les affirmations de la Russie et démontrant son implication, la machine à désinformer du Kremlin a continué d’essayer  de cacher la vérité. Le média d’État russe RIA Novosti a tenté de détourner l’attention en publiant un article qui plaidait pour « la dénazification de la majorité de la population ukrainienne »  par « la rééducation, la répression idéologique (…) et une censure stricte : non seulement dans la sphère politique, mais obligatoirement aussi dans la sphère de la culture et de l’éducation ». En outre, l’article préconisait le gommage de l’Ukraine en tant qu’État, notamment par la « désukrainisation », affirmant qu’« un pays dénazifié ne peut pas être souverain ».

Malgré la nature grotesque de ce narratif, il reste utile à l’écosystème russe de désinformation. Par rapport aux quatre autres narratifs du Kremlin abordés dans ce rapport, celui de la « dénazification » a été le plus souvent utilisé si l’on regarde le volume quotidien de publications, et il continue de provoquer le plus haut niveau d’engagements si l’on mesure le nombre de réactions et de partages. L’écosystème russe de désinformation et de propagande renoue avec la thèse de « la dénazification », destinée à rejeter la faute, à chaque fois que Moscou subit des revers stratégiques.

Ce graphique représente le volume et l’engagement liés aux cinq narratifs sur Telegram, mesurés en nombre de messages par jour. Il fait ressortir des événements importants, notamment le lancement de l’invasion massive le 24 février, les revers subis par les forces russes sur le champ de bataille et les contre-offensives menées par les forces ukrainiennes.

Un narratif que le président Poutine a une fois de plus brandi sans vergogne dans son message du 27 janvier 2023  à l’occasion de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste. « Oublier les leçons de l’Histoire, a-t-il dit, conduit à la répétition de terribles tragédies. Les crimes contre les civils, le nettoyage ethnique et les actions punitives organisées par les néonazis en Ukraine en sont la preuve. » Il a persisté dans la même veine lors de son discours du 1er février marquant le 80e anniversaire de la bataille de Stalingrad, pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il a accusé l’Occident de nazisme  : « Nous constatons aujourd’hui que, malheureusement, l’idéologie du nazisme – cette fois sous sa forme moderne – crée à nouveau des menaces directes pour notre sécurité nationale, et nous sommes, encore et toujours, contraints de résister à l’agression de l’Occident collectif. » L’escalade de ses joutes oratoires faisait suite à l’annonce, quelques jours plus tôt, que l’Allemagne et les États-Unis allaient livrer des chars  Leopard et Abrams M1 à l’Ukraine pour l’aider à se défendre contre l’attaque brutale de la Russie.

Les éléments de preuve des crimes du Kremlin contre les civils ukrainiens dans les zones occupées par la Russie s’accumulent aussi rapidement que les mensonges flagrants du Kremlin. À la fin du mois de janvier 2023, l’Ukraine enquêtait sur près de 67 000 crimes de guerre et crimes contre l’humanité présumés  – tels que des exécutions sommaires, des viols, des tortures, des enlèvements et des déportations forcées, des bombardements aveugles ainsi que des attaques ciblées contre des civils et des biens civils. Des enquêtes indépendantes, des organisations médiatiques , la Commission d’enquête indépendante des Nations unies sur l’Ukraine  et des missions d’experts dans le cadre du Mécanisme de Moscou de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe  ont toutes démontré que des membres des forces russes ont documenté une série de crimes de guerre et d’autres atrocités commis par des membres des forces russes en Ukraine. Ces crimes contre l’humanité  ne sont pas un phénomène isolé. Ils s’inscrivent dans le droit fil de l’attaque généralisée et systématique du Kremlin  contre la population civile de l’Ukraine. Le narratif de la « dénazification » colporté par le Kremlin et la déshumanisation méthodique  du peuple ukrainien dans les propos tenus jouent un rôle dans ces abus inadmissibles. Les survivants de l’occupation russe de Boutcha ont rapporté que les forces russes faisaient du porte-à-porte et fouillaient les immeubles résidentiels « à la recherche de nazis  ». Lorsque la ville de Kherson a été libérée par l’Ukraine, des témoins ont évoqué  la vie sous l’occupation russe : « Si les Russes vous entendent parler ukrainien, ils vous prennent pour un nazi. Ils vérifient les réseaux sociaux, les tatouages ; si vous avez des symboles ukrainiens sur votre corps, ça va vous attirer des ennuis. »

Narratif mensonger no 4 : Redéfinir la guerre comme non plus une « dénazification » mais une « désatanisation »

Maintenant que la guerre franchit le cap de la première année, le Kremlin tente de justifier ses actions injustifiables en affirmant désormais qu’il combat « le satanisme occidental ». Certes, les propagandistes du Kremlin diabolisaient  déjà les Ukrainiens au moins depuis avril 2022, mais l’assimilation par le président Poutine de ce qu’il appelle les valeurs occidentales à du « satanisme pur et simple », dans son discours du 30 septembre 2022 , a propulsé cette accusation au rang de narratif officiel.

Le Kremlin de Poutine s’est autoproclamé le gardien des « valeurs traditionnelles » contre les valeurs étrangères dépravées que, selon lui, l’Occident avance en Ukraine et tenterait d’imposer à la Russie. Ce narratif est apparu pour la première fois en avril 2022, après la découverte des atrocités commises par la Russie à Boutcha. L’un des plus ardents défenseurs du concept de « Russkiy mir » (monde russe), le chef de l’Église orthodoxe russe, le patriarche Kirill, a prêché que la Russie se battait en Ukraine pour la « véritable indépendance » du « monde russe », qu’il considère comme le dernier bastion contre l’Occident immoral et dépravé. Cette action, dit-il, reflète « la vérité de Dieu  » et repousse « l’Antéchrist  » contre l’épouvantail de la puissance mondiale , adversaire de la Russie. Le patriarche considère  que l’Ukraine fait partie du « territoire canonique » de l’Église orthodoxe russe, bien que la majorité des croyants orthodoxes ukrainiens se réclament  de l’Église orthodoxe autocéphale indépendante d’Ukraine  ou se disent « simplement orthodoxes ». Kirill dépeint les actions du Kremlin comme une guerre sainte « fratricide »  que la Russie doit livrer à ceux qui veulent faire des Ukrainiens, « partie intégrante de la sainte Rus’ unie », un État « hostile à la Russie ». L’écosystème de désinformation et de propagande du Kremlin a amplifié le message du patriarche Kirill par le biais de ses nombreux piliers . Les personnalités publiques des organes de propagande d’État  ont commencé à dépeindre la Russie comme « l’incarnation des forces du bien », évoquant un « affrontement métaphysique entre les forces du bien et du mal » et une « guerre sainte » dont la Russie doit sortir vainqueur. Les sites  de désinformation agissant pour le compte  du Kremlin, tels que News Front , qui relève du FSB, et Tsargrad , sur la liste de désignation des États-Unis, un maillon du réseau d’influence malveillante de l’oligarque russe Konstantin Malofeyev inculpé par les États-Unis , sont allés encore plus loin en qualifiant  les Ukrainiens de « satanistes ». Le Kremlin a ainsi ajouté une « croisade » à sa liste de prétextes pour mener une guerre brutale et commettre des atrocités contre le peuple ukrainien.

Ce narratif a refait surface lorsque la Russie a essuyé des revers cuisants sur le champ de bataille tout au long de l’été et de l’automne. En juillet 2022, lorsque le gouvernement russe proposait d’étendre l’interdiction de la « propagande » sur les « relations sexuelles non traditionnelles  » – une proposition qui est devenue loi après la signature de Poutine en décembre 2022 – des personnalités  du Kremlin ont présenté l’exclusion  de la Russie du Conseil de l’Europe en mars 2022 comme l’échec des « efforts visant à imposer des valeurs étrangères et le mariage homosexuel » à la Russie, alors que la décision du Conseil de l’Europe était motivée par l’agression de la Russie contre l’Ukraine. Les commandants militaires de la République de Tchétchénie, dirigée par l’homme fort Ramzan Kadyrov, sous le coup de sanctions des États-Unis, ont proclamé  à maintes reprises que la Russie menait une guerre sainte en Ukraine  contre « l’armée de l’Antéchrist » et « les valeurs sataniques LGBT ». Dans un discours en septembre , le président Poutine a attaqué l’Occident et sa « dictature des élites occidentales » pour leur « déni radical des normes morales, de la religion et de la famille », qu’il a qualifié de « satanisme pur et simple ». Poutine a laissé entendre que les pays occidentaux menaient des « expériences monstrueuses  » sur des enfants. Les lois  de la Russie et la rhétorique du Kremlin amalgament à tort  personnes LGBTQI+ et pédophilie.

Poutine n’est pas le seul à tenir des propos extrêmes. Emboîtant le pas au Kremlin, Ivan Okhlobystine, acteur excentrique, prêtre défroqué et fervent partisan de Poutine, a appelé  à pleins poumons à la « guerre sainte » lors d’un rassemblement organisé le 1er octobre sur la Place Rouge en soutien à la tentative d’annexion de quatre régions d’Ukraine par la Russie. Apparemment à la stupéfaction  d’une partie de l’assistance, Okhlobystine a crié  Goyda ! (Гойда), un vieux cri de guerre russe que poussait Ivan le Terrible pour appeler sa police secrète . Okhlobystine continue sur un ton théâtral : « Aie peur, vieux monde ! Dénué de la vraie beauté ! De la vraie foi ! De la vraie sagesse ! Gouverné par des fous, des pervers, des satanistes ! Aie peur, on arrive ! » Fin octobre, d’autres responsables du Kremlin ont amplifié les appels  à la « désatanisation » de l’Ukraine, affirmant que l’Occident s’employait, par la promotion de cultes sataniques, à « reformater » l’esprit des Ukrainiens pour les dresser contre les valeurs traditionnelles incarnées par la Russie. L’homme fort de Tchétchénie, Kadyrov, a exhorté  les hommes russes à prendre les armes et à partir en « djihad  » contre les satanistes ukrainiens, appelant à « rayer de la carte  » les villes de l’Ukraine. Selon des sources  dignes de foi, les combattants tchétchènes de Kadyrov en Ukraine ont commis des atrocités .

Ce graphique représente le volume et l’engagement liés au narratif de la « désatanisation » sur Telegram, mesuré en nombre de messages par jour. Il fait ressortir des événements importants, notamment le lancement de l’invasion massive le 24 février, les revers subis par les forces russes sur le champ de bataille et les contre-offensives menées par les forces ukrainiennes.

Face à la vigueur des contre-offensives des forces ukrainiennes dans la région de Kharkiv et de Kherson, le narratif de la « désatanisation » a refait surface et s’est intensifié. À mesure que la Russie continue de subir des pertes sur le champ de bataille et dans l’opinion publique mondiale, le Kremlin cherche un argument qui va tenir, en avançant des idées chacune plus absurde que la précédente. Les efforts du Kremlin pour diaboliser les Ukrainiens en les qualifiant de « satanistes » ne sont qu’une tentative à peine voilée destinée à expliquer ses pertes au peuple russe et à justifier celles qui suivront. A priori dénué de pertinence, le narratif de la « désatanisation » déshumanise le peuple ukrainien et tente de justifier la dépravation et les atrocités cruelles à son encontre.

Narratif mensonger no 5 : « Défendre la souveraineté de la Russie » contre l’Occident

Les plans de Poutine relatifs à des simulacres de référendum et à une mobilisation militaire ayant été mis à mal par la contre-offensive de l’Ukraine en septembre 2022, le Kremlin a changé de discours : sa guerre de choix est devenue une guerre de nécessité « pour défendre la souveraineté de la Russie  ». Un an seulement après avoir présenté ses « exigences sécuritaires » soi-disant pour éviter un conflit, le Kremlin a bouclé la boucle, revenant à son narratif de désinformation initial selon lequel l’Occident serait le véritable agresseur et voudrait détruire la Russie au moyen d’une guerre par acteurs interposés en Ukraine. Perdre du terrain face à l’Ukraine, un État membre de l’ONU que Poutine a rejeté  comme n’étant « pas un vrai pays », serait inconcevable.

Confronté à la libération de la région de Kharkiv par l’armée ukrainienne, le Kremlin a opté pour un nouveau narratif selon lequel la Russie se bat pour défendre sa souveraineté contre l’Occident. Le 21 septembre 2022, Poutine a allégué que la mobilisation partielle  et les simulacres de référendum  étaient nécessaires pour « protéger la souveraineté, la sécurité et l’intégrité territoriale de la Russie ». Le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou , et le le président de la Douma, Viatcheslav Volodine , se sont fait l’écho de cette interprétation en arguant que la mobilisation était nécessaire parce que la Russie combattait l’Ukraine ainsi que l’OTAN et « l’Occident collectif ». Lorsque l’Ukraine a libéré la ville de Kherson de l’occupation brutale de la Russie et que des milliers d’hommes ont fui la Russie pour éviter la mobilisation , Poutine a de nouveau rejeté la responsabilité de la guerre sur l’Ukraine et l’Occident. Dans son discours du 15 novembre, Poutine a soutenu , à tort, que la guerre résultait des efforts  déployés par l’Occident en vue de déstabiliser l’Ukraine, accusant l’Occident de vouloir affaiblir la Russie et présentant la guerre comme une mesure défensive contre le sabotage.

Dans son discours à la nation  à la Saint-Sylvestre 2022, le président Poutine a dépeint « l’opération militaire spéciale » de la Russie sous le jour d’une lutte existentielle visant à garantir la « souveraineté » et « l’indépendance véritable » de la Russie. Flanqué de membres présumés des forces armées russes, dont certains étaient peut-être des acteurs , dans un décor qui rompait avec la toile de fond traditionnelle du Kremlin, il a recyclé des narratifs de désinformation sur l’hypocrisie de l’Occident. Poutine a affirmé que les « élites occidentales » faisaient seulement semblant d’aider à résoudre « le conflit dans le Donbass » et « encourageaient les néonazis » à poursuivre « les actions terroristes contre des civils pacifiques ». Il a ensuite accusé l’Occident de « mentir en parlant de paix tout en se préparant à l’agression » et d’« utiliser cyniquement l’Ukraine comme moyen d’affaiblir et de diviser la Russie ». Il a ajouté que l’Occident avait déchaîné « une vaste guerre de sanctions », mais que la Russie avait prévalu. Enfin, il a affirmé que cette « lutte » servait d’exemple aux autres pays « en quête d’un ordre mondial multipolaire juste ». Au-delà des prétextes habituels, Poutine a fait appel au patriotisme, déclarant que la défense de la patrie était un « devoir sacré » et que la « vérité morale et historique » se trouvait du côté de la Russie.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a renforcé  ce narratif le 18 janvier 2023  en dressant le bilan de la diplomatie russe pour l’année 2022. Il a déclaré : « Comme Napoléon, qui a mobilisé presque toute l’Europe contre l’Empire russe, et Hitler, qui a occupé la majorité des pays européens et les a déchaînés contre l’Union soviétique, les États-Unis ont créé une coalition rassemblant presque tous les États européens membres de l’OTAN et de l’Union européenne, et utilisent l’Ukraine pour mener une guerre par acteurs interposés contre la Russie dans le but d’en finir une fois pour toutes avec la « question russe », comme Hitler, qui cherchait une solution finale à la « question juive ». À la fin du mois de janvier 2023, donnant suite aux demandes des médias après la conférence de presse susmentionnée, Lavrov persiste et signe  : « Il est clair depuis longtemps pour nous que l’existence même de la Russie en tant que l’un des éléments constitutifs du vaste espace eurasiatique pose problème à nos adversaires. »

Dans une version de ce narratif particulièrement tirée par les cheveux, le Kremlin présente le partenariat et la coopération  à l’échelle internationale sur la réduction des menaces biologiques en Ukraine comme une menace pour la souveraineté de la Russie et l’ethnicité russe. La machine à désinformer du Kremlin a organisé une attaque généralisée  contre la vérité dans les organisations multilatérales , cherchant à dépeindre des travaux de recherche pacifiques  en Ukraine comme des expériences sur des armes biologiques qui consisteraient à dresser des oiseaux migrateurs  et des chauves-souris  malades destinés à menacer la Russie. En juillet 2022, les médias d’État  et ceux agissant au nom de la Russie  ont fait passer la désinformation sur les « laboratoires biologiques gérés par les États-Unis » dans le domaine de la science-fiction lorsqu’ils ont donné la parole à des responsables russes selon lesquels  les soldats ukrainiens étaient soumis à des expériences  capables « de neutraliser les dernières traces de conscience humaine et de faire d’eux les monstres les plus vicieux et les plus mortels possible » ainsi que des « machines cruelles sous le contrôle des États-Unis ». Ces déclarations font suite aux accusations portées en mars 2022 par le ministère russe de la Défense selon lesquelles les États-Unis développaient en Ukraine des « armes bioethniques  » destinées à cibler les Slaves de souche, comme les Russes. Ces affirmations farfelues servent à alimenter les théories du complot et à dépeindre la guerre de la Russie contre l’Ukraine comme une « lutte pour la souveraineté » existentielle face à l’Occident, ainsi qu’à détourner l’attention pour dissimuler la performance médiocre des forces russes.

Selon un autre élément grotesque de ce type de désinformation, les Ukrainiens subiraient un lavage de cerveau de la part de l’Occident. Dans une interview  du 30 janvier 2023, le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov, a accusé l’OTAN de « zombifier » délibérément les pays voisins de la Russie en leur racontant « des histoires d’horreur russophobes » et en montant des actions « dont le but est de détruire notre code historique et culturel ». La propagandiste du Kremlin Margarita Simonyan  a amplifié ce narratif : si l’idée de combattre leurs « frères » ukrainiens est une pilule difficile à avaler pour les Russes, a-t-elle déclaré, l’Occident « lui a enlevé son goût amer pour ce qui est de se battre avec les Ukrainiens ou même pour eux. Il apparaît clairement maintenant que la lutte contre l’Occident était peut-être inévitable. »

Pour tenter de justifier l’invasion de la Russie en 2022, le Kremlin a prétendu que l’Occident refusait de négocier, alors même que c’était Moscou qui s’était retiré des négociations . Cherchant à justifier la poursuite de la guerre, le Kremlin accuse à tort l’Occident de vouloir démembrer la Russie et détruire la culture russe. Pour faire accepter à la population russe le mensonge selon lequel Moscou a attaqué à juste titre ses voisins, un peuple « frère » aux yeux de nombreux Russes, le Kremlin affirme que l’Occident a zombifié les Ukrainiens. Dans cette version pervertie de la réalité, la Russie peut faire valoir qu’elle combat non pas des « frères » ukrainiens, mais des Ukrainiens « zombifiés », « néonazis » et « satanistes ». Pour rendre les pertes de la Russie acceptables, le Kremlin prétend qu’il n’est pas en guerre contre l’Ukraine mais qu’il se bat noblement en Ukraine pour « défendre sa souveraineté » contre l’incursion de l’Occident.

Conclusion : « Nos terres historiques »

Le courage et la résilience du peuple ukrainien, sa détermination absolue à défendre l’indépendance et la démocratie de son pays, l’unité des États-Unis et de leurs alliés et partenaires pour soutenir la légitime défense de l’Ukraine, et la condamnation mondiale de l’agression par la Russie, forcent le Kremlin à changer constamment de narratifs pour tenter de justifier sa guerre auprès de la population russe et de la communauté internationale.

Les mensonges de la Russie ne changent rien à la vérité. Le Kremlin a choisi de commencer cette guerre, et le Kremlin peut choisir d’y mettre fin.

L’Ukraine est un État indépendant et membre des Nations unies. Elle a le droit souverain de défendre son territoire et de choisir sa politique étrangère. La guerre de la Russie contre l’Ukraine a commencé en 2014, lorsque les forces russes se sont emparées de la péninsule ukrainienne de Crimée et ont dirigé, financé et entraîné des agents pour fomenter des troubles dans la région du Donbass, dans l’est de l’Ukraine. L’Ukraine démocratique n’est pas infestée de nazis ni de satanistes – le Kremlin a créé ces mythes pour attiser la ferveur de sa propre population. Les citoyens ukrainiens de toutes les ethnies ont élu démocratiquement un président juif, Volodymyr Zelensky, et la communauté internationale a reconnu la légitimité de son gouvernement. Dans les mois qui ont précédé le lancement de l’invasion massive par la Russie, les États-Unis et d’autres pays se sont joints à l’Ukraine dans le cadre d’une diplomatie de bonne foi afin d’explorer les moyens de répondre aux prétendus problèmes de sécurité de la Russie sans compromettre la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine. La Russie a préféré la guerre. La Russie a lancé son invasion massive en février 2022, en violation flagrante des principes de la Charte des Nations unies concernant le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États et le non-recours à la force. La Russie a brutalement saisi et occupé des parties des oblasts de Louhansk, de Donetsk, de Zaporijia et de Kherson, puis a organisé des simulacres de référendum et décrété leur annexion, tout comme elle l’a fait en Crimée, dans le but de réaliser les ambitions territoriales prédatrices du Kremlin.

Toutes les contorsions rhétoriques de la Russie ne servent qu’un seul objectif : dissimuler les tentatives manifestes faites par la Russie pour rayer de la carte l’État souverain et indépendant d’Ukraine, et subjuguer son peuple . Ses mensonges cachent des signes révélateurs des véritables ambitions néo-impériales  du Kremlin. La missive de Poutine en juillet 2021 dans laquelle il déclare que les Russes et les Ukrainiens ne forment qu’« un seul peuple  », et ses discours pro-guerre  de février 2022 empreints de révisionnisme historique et de désinformation niant le statut d’État  et la souveraineté de l’Ukraine, ont donné au monde un aperçu de ses objectifs. Les mêmes arguments sont fréquemment repris par les figures de la propagande du Kremlin, comme Margarita Simonyan , qui a récemment réitéré la contre-vérité selon laquelle l’Ukraine aurait été construite par la Russie et devrait sa puissance aux dons de la Russie . La vision de Poutine, qui est de réaliser les ambitions  expansionnistes impériales de Pierre Ier et de « récupérer les territoires perdus  », et les commentaires  sans fard  des responsables du Kremlin, trahissent leur véritable intention. Des représentants du Kremlin  ont indiqué que Moscou pourrait exercer des représailles contre la prétendue « russophobie » et le « génocide contre les Russes », inexistant, dans des endroits  autres que l’Ukraine qu’elle considère comme ses terres historiques. Des observateurs du Kremlin ont déjà avancé l’idée que la Russie pourrait devoir « dénazifier » le Kazakhstan , la Moldavie  et tout autre pays présumé être un foyer de « russophobie ». Dans un discours en janvier 2023 , Poutine n’a guère laissé planer le doute quant à sa vision de l’avenir : « L’objectif, comme je l’ai dit à de nombreuses reprises, est avant tout de protéger les populations et de protéger la Russie elle-même des menaces qu’ils essaient de créer sur nos propres terres historiques voisines. Nous ne pouvons pas le permettre. »

Quel que soit le narratif que déploie le Kremlin à un moment ou à un autre dans son jeu perdant de la roulette de la désinformation, l’Ukraine reste un État souverain et indépendant reconnu par la communauté internationale. Son peuple courageux restera inébranlable dans la défense de son pays et de sa démocratie, et les États-Unis resteront aux côtés de l’Ukraine  aussi longtemps qu’il le faudra.

U.S. Department of State

The Lessons of 1989: Freedom and Our Future