Département d’État des États-Unis
Antony J. Blinken, secrétaire d’État
Lagos, Nigeria
Le 24 janvier 2024
Interview 

QUESTION : Quatre pays en quatre jours. Merci Monsieur le secrétaire d’État de prendre le temps de nous parler pendant votre visite. Commençons par le Nigeria. Malgré son dynamisme économique et la promesse du président Tinubu de doubler le PNB d’ici huit ans, le pays est classé cinquième pays le plus violent du monde par le groupe ACLED, que vous devez connaître. Comment l’administration Biden se propose-t-elle d’aider le pays à améliorer sa situation sécuritaire et atteindre son potentiel économique ?

MONSIEUR LE SECRETAIRE BLINKEN : Vous savez, il y a une approche, un partenariat qui doit être compréhensif. Évidemment, il y a tout le soutien de programmes pour renforcer les capacités des Nigérians, pour faire face aux défis de sécurité, que ce soit au niveau des renseignements, que ce soit au niveau de l’équipement, que ce soit au niveau du training. Tout ça est très important. On essaie de l’approfondir, mais en même temps, il faut une approche qui prend tout en compte. Par exemple… Et d’ailleurs, nous étions par exemple en Côte d’Ivoire juste avant de venir au Nigeria et nous avons vu qu’une approche qui prend en compte les besoins de la communauté, qui essaie de créer une relation plus positive entre les forces de sécurité et la communauté en question, ça aussi, ça a un impact très important sur l’efficacité de contrôler l’extrémisme, le terrorisme, la criminalité. Donc ça, c’est important.

Et puis, il faut aussi essayer de jouer sur les causes profondes qui en fait enlèvent le choix au peuple. Et ils finissent par choisir le crime, le terrorisme, l’extrémisme. D’où tout ce que nous faisons non seulement en aide et en assistance, mais surtout en investissements, en créant des partenariats économiques, en créant une infrastructure économique qui puisse créer l’opportunité et non seulement évidemment dans les grandes villes, mais à travers le pays.

Tout ça, c’est un processus, ça prend du temps, ça ne se fait pas immédiatement, mais ça commence avec une vision globale de comment attaquer les problèmes, oui, au niveau de la sécurité, mais aussi de façon plus expansive, plus compréhensive.

QUESTION : Vous avez parlé de la nécessité d’engagement avec les régimes putschistes du Sahel, notamment au Niger. Avec le Mali et le Burkina Faso, ce pays a créé un pacte défensif, vous le savez bien, l’Alliance des États du Sahel. S’agit-il potentiellement d’un regroupement régional légitime ou est-il trop proche de la Russie ? Et plus généralement, comment éviter une nouvelle fragmentation de l’Afrique qui pourrait rappeler un peu la guerre froide avec ses blocs ?

MONSIEUR LE SECRETAIRE BLINKEN : Évidemment, on s’inquiète beaucoup du parcours que nous avons vu au Mali, au Burkina Faso et plus récemment au Niger. Il y a pour les deux premiers un calendrier pour un retour à la gouvernance civile. Nous y tenons, et je pense que les pays dans la région, c’est très important pour eux aussi. Donc, c’est ce que nous voulons voir. Au Niger… et par ailleurs, j’étais, avant le coup d’État, au Niger avec le président Bazoum, un mois avant, quelques semaines avant et déjà, c’était vraiment l’exemple positif de ce qu’on pouvait faire ensemble pour faire face aux défis à la fois de sécurité, économiques, etc. Là, le rôle de la CEDEAO est surtout d’essayer de convaincre les putschistes d’avoir un retour à l’ordre constitutionnel dans un délai très clair et très limité. Je crois que ça, c’est l’essentiel.

Il y a eu une réunion avec le président Tinubu en tant que chairman de la CEDEAO en fin d’année, justement pour essayer d’établir ce processus. Et pour nous, les États-Unis, si le Niger regagne le parcours de l’ordre constitutionnel et de la démocratie, évidemment, on est prêt à lever les sanctions. On est prêt à rétablir les programmes que nous avions en commun contre le terrorisme, pour la sécurité. Tout dépend des pas très concrets que prendront les putschistes. J’ai un peu d’espoir là que ça peut aller dans une meilleure direction, mais je ne vois pas l’évolution du nouvel ordre ou d’une nouvelle configuration des États.

Et puis nous avons vu quelque chose d’autre au Mali, au Burkina Faso. Quand ils font appel, et quand d’autres font appel par exemple aux forces extérieures comme Wagner, pour essayer de répondre au problème de sécurité, qu’est-ce que nous voyons ? Nous voyons que les problèmes deviennent encore plus graves, plus difficiles : violence, extrémisme, terrorisme dans les États qui ont fait appel à Wagner. C’est croissant, c’est pas décroissant. Et évidemment l’exploitation des ressources, l’exploitation du peuple. On voit ça aussi. Donc ce n’est pas la réponse et on le sait. Ce n’est pas parce qu’on le dit, on le sait par expérience dans ces pays. La réponse, c’est le retour sur l’ordre constitutionnel, la démocratie, mais aussi des gouvernements qui écoutent et qui répondent aux besoins du peuple.

Tout ça n’est pas facile. Les problèmes, les défis sont très importants. Mais nous avons vu maintenant ce qui se passe quand on fait l’autre choix, et ça ne se passe pas bien, au contraire, la situation ne fait que s’aggraver et surtout pour le peuple en question.

QUESTION : Vous vous déplacez maintenant en Angola à la fin de votre voyage. Le pays demeure ravagé par la corruption. Pourquoi est-ce que le président Lourenço est considéré comme un partenaire plus acceptable, et plus fiable surtout, que son prédécesseur Dos Santos ? Et quel est l’état actuel des relations américaines avec, après tout, un ancien ennemi de la guerre froide ?

MONSIEUR LE SECRÉTAIRE BLINKEN : En fait, moi je vais vous dire, ce qu’on voit avec le président Lourenço, c’est quelqu’un qui, en fait, mène un combat contre la corruption. Et nous voyons qu’il a suivi un parcours, je crois, très important, qui à la fois voit très bien le poison qu’est la corruption pour le développement et pour la création d’opportunités, et qui prend des pas très concrets pour la combattre. Alors, en même temps, il faut aussi créer, je pense, un système de plus en plus ouvert pour vraiment faire face à la corruption. Par exemple, la société civile a un rôle très important à jouer. Pour ça, il faut encore plus d’espace pour la société civile, pour les médias qui, eux aussi, ont un rôle critique à jouer pour contrer la corruption, pour mettre la lumière dessus et pour la contrer. Mais nous voyons une évolution très positive en Angola, surtout dans ce combat contre la corruption.

Et nous avons également des partenaires avec l’Angola, avec la Zambie, avec la République démocratique congolaise, avec un projet d’infrastructure du corridor de Lobito très, très important pour pouvoir emmener aux peuples de ces trois pays et à tout le continent de l’Afrique un système de transport et en même temps de communication avec le digital [numérique] qui, je pense, va soutenir une révolution économique très, très importante.

Quelque chose qui manque à l’Afrique et qui se dessine maintenant, c’est justement d’avoir un marché interne aussi important et même plus important que le marché extérieur. Le fait que les pays africains, historiquement, ont plus d’échanges et plus d’investissements avec des pays à l’extérieur de l’Afrique qu’entre eux-mêmes, ça, c’est une opportunité qui est manquée. Maintenant, avec un système de libre-échange qui s’épanouit de plus en plus en Afrique, mais surtout l’infrastructure nécessaire pour que ça fonctionne, nous voyons un avenir où la croissance économique a des possibilités beaucoup plus importantes. Et surtout les connexions que nous faisons entre les pays, avec l’Angola qui joue un rôle très important dans ce corridor, je crois que ça a beaucoup de promesses pour l’avenir.

Autre chose avec l’Angola, le président Lourenço joue un rôle très important pour essayer de, avec la diplomatie, gérer des crises surtout ce qui se passe en Congo de l’Est et le Rwanda, où le processus qui a été établi par l’Angola est très important pour essayer de trouver un moyen d’aller de l’avant de façon diplomatique et non pas par la guerre. Donc tout ça pour vous dire que c’est un partenaire de plus en plus important. Le président Lourenço est venu à la Maison-Blanche et s’est entretenu avec le président Biden l’année dernière, et le président Biden m’a demandé de faire suite. C’est pour ça que nous allons visiter l’Angola.

QUESTION : Très bien, merci beaucoup M. le Secrétaire.

MONSIEUR LE SECRÉTAIRE BLINKEN : Merci à vous.


Voir la traduction de l’interview en anglais : https://www.state.gov/secretary-antony-j-blinken-with-julian-pecquet-of-jeune-afrique/

U.S. Department of State

The Lessons of 1989: Freedom and Our Future