Département d’État des États-Unis
Antony J. Blinken, secrétaire d’État
Abidjan, Côte d’Ivoire
Le 23 janvier 2024
Interview

QUESTION : Bonjour, Antony Blinken.

MONSIEUR LE SECRÉTAIRE BLINKEN : Bonjour.

QUESTION : La Côte d’Ivoire a des frontières avec des pays totalement dépassés par l’insécurité. Je pense au Mali, au Burkina. Qu’est-ce que les États-Unis proposent comme type d’aide pour aider la Côte d’Ivoire à repousser ces menaces ?

MONSIEUR LE SECRÉTAIRE BLINKEN : Justement un soutien de sécurité pour aider la Côte d’Ivoire à faire face à ces menaces, où au nord nous avons le Burkina Faso, nous avons le Mali et nous avons toujours le danger que quelque chose qui commence dans un pays se répande dans l’autre. Et nous en sommes très conscients. Il y a donc tout un programme sécuritaire qui est construit à la base de ce que font déjà les Ivoiriens.

Je pense que leur programme de sécurité, au nord, qui est basé sur la communauté, où il y a maintenant une meilleure entente, une meilleure collaboration entre les forces de sécurité et les citoyens, ça c’est à la base de tout le système sécuritaire qui puisse vraiment fonctionner et répondre aux besoins de ceux qui sont, premièrement, en danger et, deuxièmement, vous avez un soutien à la fois d’équipement, technique et d’information qui j’espère, et je pense, aide les Ivoiriens à faire face aux menaces qui existent.

QUESTION : Est-ce que les États-Unis ont l’intention d’aller plus loin dans leur aide en imaginant, par exemple, d’installer une base militaire dans le nord, à Korhogo, par exemple ?

MONSIEUR LE SECRÉTAIRE BLINKEN : Tout ça, c’est à voir. Pour l’instant, nous forçons sur les questions de l’aide concrète qui puisse faire une différence. J’ai pu annoncer, lors de ce séjour, une aide supplémentaire pour la Côte d’Ivoire, aide à la fois financière mais aussi en équipement militaire nécessaire pour faire face aux extrémistes.

QUESTION : Vous avez annoncé aussi une aide supplémentaire de 45 millions de dollars pour les pays côtiers. Concrètement, cet argent il va servir à quoi ?

MONSIEUR LE SECRÉTAIRE BLINKEN : Ça va se traduire en plusieurs choses. Ça va se traduire en équipements nécessaires justement pour faire face aux dangers. Ça va se traduire en technologies qui puissent également servir à accroître la sécurité. Ça doit se traduire aussi en coopération entre divers experts. Tout ça est dans le programme, et je pense que ça peut faire une différence pour sécuriser les endroits qui sont en danger.

QUESTION : Au Sahel, vous étiez l’année dernière au Niger.  Entretemps, il y a eu un coup d’État. Les États-Unis sont toujours présents militairement dans le pays, mais on sait que la junte a aussi d’autres idées, de multiplier d’autres partenariats, d’autres offres. Quelle est pour vous, les États-Unis, la ligne rouge à ne pas dépasser ?

MONSIEUR LE SECRÉTAIRE BLINKEN : Vous savez, j’étais effectivement au Niger quelques semaines, quelques mois, en tout cas, avant le coup d’État. J’étais avec le président Bazoum, quelqu’un qui était un très bon leader pour le Niger et un très bon partenaire pour d’autres pays. Et d’ailleurs, il faudrait que lui soit libéré immédiatement. Il aurait dû être libéré, ça aurait déjà dû se passer. Il aurait dû être libéré dès le premier jour. Son fils, maintenant, a été libéré. Nous attendons la libération du président Bazoum. Ça, c’est une chose.

QUESTION : C’est une exigence pour vous ?

MONSIEUR LE SECRÉTAIRE BLINKEN : Pardon ?

QUESTION :  C’est une exigence, pour vous ?

MONSIEUR LE SECRÉTAIRE BLINKEN : C’est une exigence, une nécessité. Et je dirais à ceux qui ont pris le pouvoir de cette façon, ils peuvent imaginer leur avenir. Qu’est-ce qui se passe si quelqu’un d’autre fasse la même chose en leur direction ? Mais une autre exigence, et ce n’est pas une exigence des États-Unis, c’est la CEDEAO qui se prononce et d’ailleurs il y a eu une réunion très importante en fin d’année avec des chefs d’État de la CEDEAO, une nécessité pour que le Niger se remette sur la route de la démocratie, que ce coup enfin en finisse, et qu’il y ait une transition claire dans un temps, dans un délai court pour un retour au système démocratique, un système qui représente le peuple du Niger. Si c’est le cas, nous pouvons agir en sorte. C’est-à-dire, toute l’aide, toute la coopération que nous avons suspendue, vu l’action de la junte, ça on peut le remettre en jeu. Mais ça dépend entièrement de la démarche du CNSP. Est-ce qu’ils remettent le Niger sur la bonne route ? Si c’est le cas, je pense que la communauté internationale, y compris les États-Unis, vont pouvoir répondre, et répondre de façon positive. Si ce n’est pas le cas, évidemment, la relation entre nous et le Niger, et entre beaucoup d’autres pays et le Niger, sera dans un tout autre état.

QUESTION : Et concernant l’idée de réfléchir à d’autres partenaires, je pense notamment à la Russie, est-ce que ça, c’est quelque chose que vous, vous pouvez envisager, de travailler sur le même terrain avec des partenaires de la sorte ?

MONSIEUR LE SECRÉTAIRE BLINKEN : Le problème qu’on a vu un peu à travers l’Afrique dans les pays qui ont décidé de mettre leur sort entre les mains du groupe Wagner, par exemple, la Russie, c’est que la violence, la destruction, le terrorisme, l’abus des ressources, l’abus du peuple, c’est dans le sillage. On l’a vu à chaque reprise. Et au contraire de voir une meilleure sécurité pour les peuples en question, en fait, l’insécurité a été croissante dans chaque pays où, par exemple, le groupe Wagner agit ou agissait. Donc, pour nous, ce n’est pas la réponse, tout au contraire. Ceci étant dit, il faut évidemment pouvoir répondre à quelque chose avec quelque chose d’autre, parce que si quelqu’un n’a pas le choix, évidemment, ils feront ce qu’ils pensent être nécessaire. Donc c’est justement ça, notre collaboration, notre coopération, nos programmes de sécurité, les investissements que nous faisons, la collaboration que nous avons, c’est pour répondre à ce problème, pour donner un autre choix. Mais là aussi, je pense que les pays africains doivent eux aussi faire le maximum en se soutenant. La CEDEAO a un rôle très important à jouer aussi. Les pays leaders, que ce soit le Nigeria, le Kenya et autres, on attend ça d’eux aussi.

QUESTION : Justement, la CEDEAO, vous en parliez, fait face à une série de coups d’État depuis l’année dernière. Vous, les États-Unis, quelle est l’expertise, ou en tout cas, quel est le soutien que vous apportez à la CEDEAO pour essayer de maintenir la démocratie dans la sous-région ?

MONSIEUR LE SECRÉTAIRE BLINKEN : C’est un soutien à la fois diplomatique, un soutien de dialogue et de discours. Par exemple, lors de la réunion des Nations unies en septembre, j’ai réuni pendant ces deux semaines à New York, j’ai réuni les leaders des pays de la CEDEAO justement pour qu’on réfléchisse ensemble aux meilleures réponses collectives qu’on puisse prendre, par exemple, en ce qui concerne le Niger. Et je ne vous cache rien en vous disant qu’il y a évidemment des différences, des points de vue différents selon les pays de la CEDEAO. Il faut trouver, je pense, une plus grande cohérence, ça c’est important. Et là, c’est vraiment le rôle des leaders de la CEDEAO d’essayer de la trouver, mais ils auront, ils ont le soutien des États-Unis. Et ce qu’on essaie de faire, c’est de, premièrement, de s’assurer qu’il y a des réponses africaines au problème de l’Afrique, mais soutenues, comme voulu, par les États-Unis. On ne peut pas se substituer aux pays africains. Au contraire, on veut les soutenir et agir ensemble. Parce qu’on n’est plus dans un schéma où on pose la question : « Qu’est-ce qu’on peut faire pour l’Afrique ? » C’est plutôt : « Qu’est-ce qu’on peut faire avec l’Afrique ? » Donc on essaie d’avoir de vrais partenariats où on écoute, parce qu’on n’a pas seulement des leçons à donner, on a des leçons à recevoir. Et il faut surtout écouter nos partenaires pour essayer de comprendre, qu’est-ce qui peut réussir, qu’est-ce qui peut fonctionner dans le défi que nous avons devant nous.

Ça, c’est le genre de partenariat que nous essayons de construire. Mais ces problèmes sont très, très difficiles. Et souvent, il y a une base économique ou défi, manque d’opportunités, des gens qui agissent pour mettre de la nourriture sur la table pour leurs enfants, s’ils n’ont pas le choix, ils sont prêts peut-être à tout. C’est un environnement où l’extrémisme, le radicalisme peut prendre jeu. Donc il faut une réponse économique, il faut une réponse de gouvernance, parce que si les gens ne pensent que leur gouvernement travaille pour eux, et s’il y a un abus des citoyens, là aussi, ils seront prêts à trouver une autre réponse. Et il y a les questions de sécurité. Nous avons, nous, un plan qui a été dessiné par l’administration du président Biden, approuvé par le Congrès qui, justement, agit à ces trois niveaux mais au cours de 5 – 10 ans. Parce que tout ça demande des investissements qui vont avoir leur gérance peut-être à long terme, mais qui peuvent changer les données de fond pour construire des sociétés qui sont beaucoup plus résilientes. Et, à terme, ça c’est la réponse, mais dans une situation d’urgence, il faut aussi agir, et nous essayons de faire les deux.

QUESTION : La semaine dernière, le chef de la diplomatie chinoise était ici, à Abidjan, pour une visite, aussi, africaine. Qu’est-ce que vous, les États-Unis, vous proposez de différent par rapport à la Chine à des pays comme la Côte d’Ivoire ?

MONSIEUR LE SECRÉTAIRE BLINKEN : Premièrement, il faut savoir que pour nous, ce n’est pas une question de dire aux amis ou autres : « Il faut choisir. » Non. Pour nous, le défi, c’est de montrer que nous offrons un bon choix. Et puis, aux amis et autres de décider. Et par ailleurs, les besoins sont d’une telle énormité que, dans un sens, il y a de la place pour tout le monde. Mais nous nous sommes fixés sur cette idée de base, c’est que, il faut que n’importe quel investissement que nous apportons ou qu’un autre pays apporte, soit vraiment dans un premier temps pour le bénéfice du peuple en question et du pays en question, pas pour nous et pas pour d’autres investisseurs. On peut faire les deux en même temps, mais il faut vraiment se baser sur quel est le bénéfice pour le peuple, le pays qui reçoit l’investissement. Alors, quand on a des pays par exemple qui, oui, prêtent beaucoup d’argent, mais qui en le faisant, créent des dettes qui sont insoutenables, ça, ça pose un problème. Nous ne voulons pas faire ça. Quand on a des pays qui viennent avec la main d’œuvre venant de chez eux, et n’emploient pas pour des projets d’infrastructure des gens dans le pays en question, c’est dommage parce que des possibilités d’emploi qui ne sont pas revenues. Quand un investisseur vient et ne se fie pas aux besoins de l’environnement ou des ouvriers et, au contraire, il y a des abus, tout ça, il faut le prendre en compte. Donc nous essayons, nous, de soutenir et d’apporter des investissements qui, si vous voulez, sont une course vers le haut avec des meilleures normes, des meilleurs standards pour les ouvriers, pour l’environnement, pour la communauté locale, pour le pays en question, pour qu’il n’y ait pas un poids de dette énorme qu’on ne peut pas défaire. Je suis convaincu que si on arrive, et c’est le cas, à apporter ce genre de choix, le choix est assez clair.

QUESTION : Antony Blinken, merci beaucoup.

MONSIEUR LE SECRÉTAIRE BLINKEN : Merci à vous.


Voir la traduction de l’interview en anglais : https://www.state.gov/secretary-antony-j-blinken-with-radio-france-internationale/

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